CARBONE - LA CRITIQUE

01 Nov 2017

Carbone, le dernier film de l’ancien policier Olivier Marchal avec Benoît Magimel en tête d’affiche, sort aujourd’hui au cinéma. Notre verdict.

Le dernier polar d’Olivier Marchal s’inspire des fraudes à la TVA sur le marché de la taxe carbone en 2008 ayant coûté 1,6 milliard d’euros au fisc français, et 5 milliards d’euros en Europe. Saisissons tout de suite la nuance, il ne s’agit pas de l’adaptation d’une histoire vraie, mais d’un récit entièrement fictif basé sur les arnaques de la taxe carbone et ses conséquences.

CASTING 5 ÉTOILES, LA FORCE DU FILM

Benoît Magimel incarne le rôle principal, Antoine Roca, et nous fait comprendre par la même occasion qu’il est le talentueux diamant brut du cinéma français. Une composition authentique qui frôle ici la perfection, dont la méthode de jeu n’est pas sans rappeler celle de Stanislavski. On apprécie, on savoure, on salue ce genre de performance que seule une petite poignée de comédiens est capable d’égaler dans le cinéma français. Depardieu, bien qu’il ne soit visible que 10 minutes à l’écran, confirme qu’il est toujours la légende, apportant son jeu, sa présence et son élocution incommensurable que nul autre ne peut dépasser dans le rôle du beau-père d’Antoine Roca, antagoniste tapi dans l’ombre. Les rôles secondaires n’en sont pas moins efficaces, entourant avec brio Benoît Magimel.

Commençons par Michaël Youn, qui nous confirme encore une fois son efficacité dans le registre dramatique via le personnage de Laurent Melki, expert-comptable et confident d’Antoine Rocca. Gringe, de son vrai nom Guillaume Tranchant, quant à lui, nous surprend après « Comment c’est loin ». Avec 15 centimètres de cheveux en plus lui procurant un charisme étonnant, il prouve ici qu’il est tout à fait capable d’être un réel comédien. Après tout, il affirme lui-même que le cinéma a toujours été sa première passion, bien avant le rap. C’est aussi pour cela qu’il souhaitait apparaitre sous son vrai nom dans la distribution du film, contrairement à son agent qui lui a suggéré de garder son alias de rappeur. Saluons également la performance d’Idir Chender, petit frère du personnage de Guillaume Tranchant. Il tient un rôle que l’on peut retrouver aussi bien dans le vrai milieu que dans tout polar : le jeune au tempérament imprévisible devenant prétentieux et ingérable suite à son ascension et à la consommation progressive de cocaïne. A savoir que pour les auditions concernant ce rôle, Olivier Marchal a demandé à Tranchant de donner la réplique à une vingtaine de comédiens sur une scène de « L’impasse » de Brian De Palma afin de trouver non seulement la meilleure interprétation, mais aussi l’alchimie la plus efficace. Toutefois, l’écriture maladroite d’une scène plonge le personnage dans la caricature. Le moment, néanmoins tendu, aurait gagné en authenticité avec une évolution plus subtile et intelligente du monologue de son personnage. 

Concernant les rôles féminins, la chanteuse et comédienne Dani nous livre une honnête interprétation de matriarche dont on apprécie la présence au milieu de ces rôles masculins. La formidable Laura Smet, elle, n’a pas la possibilité de montrer l’étendue de son talent. La faute à une écriture stéréotypée de l’éternelle petite amie du personnage principal. Il en va de même pour la réalisation à ce sujet, le temps d’une scène de discussion en plan-séquence entre elle et Benoît Magimel. La mise au point est uniquement faite sur Benoît, l’éclairage également, le tout appuyé par un dialogue assez pauvre de la petite-amie réconfortant le héros sur ses choix. Monsieur Marchal et votre équipe technique, nous sommes en 2017 tout de même, et dans ce genre de polar, on se doit de progresser à propos des personnages féminins, surtout quand ce sont des petites-amies d’honnêtes hommes transformés en malfrats. Mentionnons tout de même une scène angoissante qui change la donne et apporte un peu de volume au personnage (grand respect à Laura pour le sacrifice physique qui va avec), bien qu’un réel approfondissement des conséquences aurait été le bienvenu pour son personnage.

RÉALISATION, SCÉNARIO ET BANDE-SON

La réalisation d’Olivier Marchal est honnête. Sans non plus innover le genre, elle reste extrêmement efficace. Après tout, elle est dirigée par le maître du polar cinématographique français. L’étalonnage et la photographie sont authentiques, on les apprécie d’autant plus lors des scènes se déroulant dans les boites de nuit. Pour ma part, je m’attendais tout de même à une photographie digne de la magnifique affiche du film, ne serait-ce qu’au détour d’une scène.

Le scénario, bien que plaisant, regorge de quelques clichés, notamment dans son approche sur la perversion des hommes par l’argent et la montée au pouvoir. Dans ce genre « grandeur et décadence », il s’inspire parfois grossièrement de Scarface, dont il fait référence. Ces défauts sont heureusement contrebalancés par une introduction et un premier acte efficace. Mention spéciale à la seconde partie du film, forte et saisissante. On assiste à la chute des protagonistes dans une spirale infernale sous haute tension. Soulignons l’utilisation intelligente de la police et de la brigade financière, ainsi qu’un personnage d’origine chinoise, ethnie trop peu présente dans les productions françaises. Le véritable regret est le déroulé de l’acte final, aussi bien à l’écriture qu’au montage. Le climax et le dénouement sont expédiés en à peine 10 minutes, alors que le double était nécessaire pour conclure ce film avec justesse.

Concernant la composition musicale d’Erwann Kermorvant, sans être inoubliable, elle a le mérite d’être performante et de servir le long-métrage. Les fans d’Orelsan quant à eux, apprécieront l’utilisation de la chanson « Suicide Social » lors de l’introduction du personnage de Benoit Magimel, malgré un montage sonore maladroit. Un morceau de cette même chanson est également utilisé lors d’une scène particulière avec le personnage incarné par Guillaume Tranchant, nul doute que le moment donnera des frissons aux fans des Casseurs Flowters.

Malgré des défauts apparents, « Carbone » n’en reste pas moins un petit polar que l’on prend plaisir à regarder avec les trop rares autres films français authentiques qui ont la chance de se voir développer, bien qu’ils se comptent chaque année sur les doigts de la main, telles les réalisations (qui sont, elles, supérieures, avouons-le malgré tout) d’Albert Dupontel, Jacques Audiard, Romain Gavras, Kim Chapiron et Gaspar Noé. Parmi l’overdose des comédies prioritaires et monopolistes du cinéma français mettant principalement en scène les humoristes, les pseudo-comédiens et les youtubeurs (surtout pour le doublage concernant ces derniers), cela fait du bien. D’autant plus avec les performances des comédien(ne)s, Benoît Magimel en tête.

7/10

Dernière modification le dimanche, 05 novembre 2017 23:37
Évaluer cet élément
(0 Votes)
Jay

Cinéphile et passionné de comics depuis son plus jeune âge, Jay Viallet est également le scénariste et réalisateur de la série digitale BADY TRASH.