Le feuilleton DC nous a tenu en haleine pendant de sacrées années. Entre le fiasco intersidéral du Justice League de Joss Whedon, le rétropédalage tonal du Suicide Squad de David Ayer, la semi-continuité confuse de l’univers, le retour de Zack Snyder pour sa Director’s Cut, sans oublier les échecs critiques de Wonder Woman 1984, Shazam 2, Aquaman 2 ou The Flash… Il y a eu un bon gros ménage de fait. Exit Walter Hamada, bonjour James Gunn et Peter Safran, pour lancer une nouvelle ère baptisée Gods and Monsters, inaugurée avec un énième reboot de Superman, cette fois incarné par David Corenswet dans le rôle de l’homme d’acier, et Nicholas Hoult en Lex Luthor.
Dès les premières images, on perçoit une nette rupture de ton par rapport aux versions précédentes portées par Henry Cavill. Moins sombre, plus coloré, plus pop, plus léger, plus blagueur… on peut saluer James Gunn d’avoir capté l’essence d’un film comic-accurate. On a le sentiment d’assister à une bande dessinée vivante. La photographie très claire, saturée de couleurs, tranche agréablement avec le rendu désaturé et terne de nombreux blockbusters actuels (Thunderbolts, Novocaine, etc.). Ce retour à une palette plus vive apporte de la fraîcheur. Malheureusement, c’est bien l’un des rares points positifs du film.
Car oui, appelons un chat un chat : Superman est, à nos yeux, un fiasco artistique complet. Un nanar à 225 millions de dollars, plombé par un scénario creux, une multitude de personnages secondaires inutiles et une histoire terriblement convenue. On est projetés directement dans l’action, sans passer par l’origin-story traditionnelle. Le Superman de Gunn est dès le départ affaibli, malmené, constamment dépendant de l’aide d’autrui. Il peine à incarner la figure centrale qu’il est censé représenter. Corenswet fait ce qu’il peut, mais n’a pas grand-chose à défendre.
Gunn tente d’inscrire son héros dans une réalité plus humaine, mais le fait avec la subtilité d’un tractopelle. Exemple : Superman est aidé par un humain que Lex Luthor menace plus tard dans le film avant de l’exécuter, pour faire plier le héros. L’idée est intéressante sur le papier, mais elle est amenée de façon si grossière qu’elle en devient anecdotique. Le film essaie de nous convaincre que Superman est émerveillé par la vie, qu’il chérit chaque être humain… Mais cela le transforme en personnage naïf et sucré, loin du réalisme froid et de la gravité morale incarnée par la version de Cavill.
Et que dire des personnages secondaires ? Les humains sont des caricatures ambulantes, les autres héros introduits à la chaîne sont purement décoratifs. Nathan Fillion en Green Lantern cabotine à l’excès, Isabela Merced en Hawkgirl n’apparaît que quelques minutes… Tous servent de prétextes à des blagues infantiles, dans un style très Marvel mais sans la finesse. Les personnages sont réduits à des choix binaires censés faire avancer une intrigue mécanique.
Le film est truffé de MacGuffin jetés ça et là pour créer une illusion de progression : sauver Krypto, refermer une faille dimensionnelle, arrêter Lex… Tout semble factice, surchargé. Ajoutez à cela des scènes de remplissage interminables — une longue dispute entre Superman et Lois Lane à peine dix minutes après leur introduction, une romance absurde entre deux personnages secondaires, ou encore un combat contre un monstre géant — sans oublier quelques séquences entières dédiées au cabotinage de Lex Luthor. Mention spéciale à ce plan embarrassant de 20 secondes en contre-plongée où Luthor prend la pose façon beau gosse. On tient là un Lex aussi mémorable qu’Alessandro Nivola dans Kraven le Chasseur.
Quant aux thématiques abordées — comme la manipulation médiatique — elles sont survolées, réduites à des gags douteux, mal soutenues par un scénario bancal. Les journalistes changent d’opinion en un clin d’œil, convaincus par une phrase magique du type : « Tais-toi, c’est comme ça ». Une révélation dans le dernier tiers aurait pu marquer un tournant, mais le rythme précipité empêche toute tension : on ne ressent rien, on décroche.
James Gunn tente des choses, on le sent. Sa vision est cohérente avec l’esprit des comics DC. Mais sur le plan narratif, ce DCU commence sur des bases plus que fragiles. Les réactions mitigées du public américain n’augurent rien de bon pour la viabilité de cet univers naissant.
On attendra Supergirl et Batman: The Brave and the Bold pour se faire un avis plus définitif. Mais à ce stade, il faut bien le dire : ça démarre très mal.